Prompt
Sources : uniquement la Kabbale, la 'Hassidout et le Moussar, comme le demande votre question ; réponse en français, style « Essai ».
Note sur la traduction : les sources de cette réponse sont en hébreu ou en araméen, beaucoup existent en traduction anglaise. Les citations qui en sont tirées ont été traduites en français par une IA et peuvent s'écarter de l'original. Les sources marquées comme françaises proviennent de traductions françaises publiées sur Sefaria. Les textes originaux sont accessibles par les références.
La première lettre de la Bible et le Zohar
Réponse en bref
La première lettre de la Bible hébraïque est le Bet (ב), premier caractère du mot Bereshit (בראשית, « Au commencement »). Le Zohar et la littérature kabbalistique qui lui est associée consacrent une réflexion approfondie à ce choix apparent : pourquoi la création commence-t-elle par Bet et non par Aleph (א), première lettre de l'alphabet ? Le Zohar répond que le Aleph, bien qu'antérieur et plus fondamental en dignité, ne pouvait servir de lettre inaugurale de la Création parce que le mot arur (maudit) commence par elle [Zohar, Vayigash.1:6]. Le Bet, lettre féminine, « crée », tandis que le Aleph, lettre masculine, « engendre les lettres » [Zohar, Bereshit.30:310]. Cette tension entre les deux premières lettres structure toute la pensée zoharique sur les origines.
Contexte
La Torah hébraïque s'ouvre sur le verset : Bereshit bara Elohim et hashamayim ve'et ha'aretz — « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre » (Genèse 1:1). En hébreu, chaque lettre est porteuse d'une signification symbolique et spirituelle propre. La tradition rabbinique et, plus encore, la Kabbale ont développé une discipline appelée otiyot (science des lettres), selon laquelle les vingt-deux lettres de l'alphabet hébreu ne sont pas de simples signes graphiques mais des forces cosmiques, des instruments de la création divine.
Le Zohar (littéralement : « Splendeur »), œuvre centrale de la Kabbale, attribuée à Rabbi Shimon bar Yochaï mais rédigée dans sa forme actuelle en Espagne au XIIIe siècle, s'attache particulièrement à ce premier mot de la Torah. Le Bet de Bereshit et le Aleph de Elohim (le second mot du verset) forment un couple de lettres dont la relation révèle, selon le Zohar, la structure même de la réalité divine et créée.
Dans la terminologie kabbalistique, les Sefirot sont les dix émanations divines à travers lesquelles l'Infini (Ein Sof) se manifeste. Keter (Couronne) est la première et la plus haute, Chokhmah (Sagesse) la seconde, Binah (Intelligence) la troisième. Le terme Bereshit est fréquemment associé à Chokhmah dans la littérature zoharique, tandis que le Bet qui le précède grammaticalement est parfois rattaché à Keter. Cette distinction fine est centrale pour comprendre les sources présentées ici.
Il faut également noter que le Aleph occupe une place paradoxale : il est la première lettre de l'alphabet, mais la deuxième dans le texte de la Création (il apparaît dans Elohim). Le Sefer HaBahir, ouvrage antérieur au Zohar et considéré comme l'un des premiers textes de la Kabbale, affirme que le Aleph précède tout, même la Torah [Sefer HaBahir.17]. Cette affirmation crée une tension doctrinale que le Zohar cherche à résoudre.
Les sources
Le Bet de Bereshit : la lettre qui crée
Le texte le plus directement pertinent se trouve dans le Zohar sur la Genèse, qui traite de la relation entre les deux premières lettres du texte biblique :
> « Les lettres furent imprimées sur le tissu du Tout, sur le tissu supérieur et sur le tissu inférieur. Ensuite les lettres furent distinguées et inscrites dans l'Écriture — Bet dans Bereshit bara, et Aleph dans Elohim eth. Bet est femelle, Aleph est mâle. Comme Bet a créé, ainsi Aleph a engendré les lettres. "Les cieux" sont la totalité des vingt-deux lettres. » [Zohar, Bereshit.30:310]
Ce passage établit une cosmologie des lettres : avant même que le texte de la Torah soit fixé, les lettres existaient inscrites dans la trame de la réalité. Leur apparition dans Bereshit — le Bet en tête, le Aleph en troisième position dans Elohim — n'est pas arbitraire. Le Bet est associé au féminin et à l'acte de création (bara, « il créa »), tandis que le Aleph est masculin et « engendre » les lettres, c'est-à-dire qu'il est le principe générateur de l'alphabet entier. La création visible commence par le Bet ; la structure invisible de toute langue commence par le Aleph.
Pourquoi pas le Aleph en premier ?
La question est posée explicitement dans le Zohar sur Vayigash :
> « On pourrait dire que le Aleph est la première lettre, et que le monde aurait dû être créé à travers elle. C'est vrai, mais parce que le mot maudit (hébr. arur) commence par la lettre Aleph, le monde ne fut pas créé à travers elle. » [Zohar, Vayigash.1:6]
Cette explication est remarquable par sa logique symbolique : le Aleph porte en lui la possibilité de la malédiction. Le mot arur (maudit), qui apparaît dans la Genèse à propos du serpent et de Caïn, commence précisément par cette lettre. La Création, pour être bénite dès son origine, devait commencer par une lettre dont le potentiel symbolique est positif. Le Bet, lettre initiale de berakhah (bénédiction), convenait donc mieux à cette fonction inaugurale.
La dignité primordiale du Aleph
Pourtant, les sources s'accordent à reconnaître la supériorité ontologique du Aleph sur toutes les autres lettres, y compris le Bet. Le Sefer HaBahir l'affirme avec force :
> « Rabbi Amoraï s'assit et exposa : "Pourquoi le Aleph est-il au commencement [de l'alphabet] ? Parce qu'il était avant tout, même avant la Torah." » [Sefer HaBahir.17]
Cette antériorité du Aleph par rapport à la Torah elle-même le place dans un domaine qui transcende la création telle qu'elle est racontée dans le texte biblique. Si la Torah commence par Bet, c'est que le Aleph appartient à un niveau de réalité encore plus fondamental, antérieur à toute révélation écrite.
Le Sefer HaBahir ajoute une dimension supplémentaire en associant le Aleph à la structure de l'oreille et à l'image du cerveau :
> « Pourquoi dit-on "je suis saisi de crainte" (Habaquq 3:2) ? Parce qu'une oreille est à l'image du Aleph, et le Aleph est la tête de toutes les lettres. De plus, le Aleph fait tenir toutes les autres lettres, et le Aleph est l'image du cerveau. » [Sefer HaBahir.70]
Le Aleph n'est donc pas seulement une lettre parmi d'autres : il est le principe organisateur de tout le système alphabétique, le fondement sans lequel aucune autre lettre ne pourrait « tenir ». Cette image du cerveau et de l'oreille suggère que le Aleph est à la fois la source de la pensée et l'organe de la réception divine.
Le Aleph comme lettre mâle et principe caché
L'Idra Zuta, section du Zohar consacrée aux enseignements les plus ésotériques, développe une théologie du Aleph qui éclaire son rapport au Bet :
> « Viens et vois : le Aleph en lui-même est appelé "premier", ce qui est mâle ; car l'inconnu est caché et dissimulé dans le Aleph. Lorsque ce Aleph est connecté à un autre lieu, ce lieu est appelé "commencement". On pourrait dire qu'il y est connecté — non, il y apparaît et y brille. C'est alors qu'il est appelé "commencement". » [Idra Zuta.124]
Ce texte est d'une densité considérable. Le Aleph est « premier » en lui-même, mais il ne devient « commencement » (reshit) que lorsqu'il brille dans un autre lieu — c'est-à-dire lorsqu'il s'unit au Bet de Bereshit. Le Aleph seul est trop caché, trop absolu pour être un « commencement » au sens narratif du terme. Le commencement implique une relation, une orientation vers quelque chose qui suit. C'est précisément ce que le Bet — lettre ouverte vers la droite, vers ce qui vient après — accomplit.
La structure interne du Aleph
Plusieurs sources s'attachent à la forme graphique du Aleph et à sa décomposition en lettres constitutives. Le Tikkunei Zohar offre une lecture particulièrement détaillée :
> « Il lui dit : "Mon fils, il y a un Aleph qui est à cette image : Y-O-D — Yod en haut, Vav au milieu, Dalet en bas — et c'est le Aleph de EHYEH, le Aleph de ADONAI." » [Tikkunei Zohar.42a:14]
Le Aleph est ainsi analysé comme composé de trois lettres : un Yod supérieur, un Vav diagonal, et un Dalet inférieur (ou, selon d'autres lectures, un second Yod). Cette structure tripartite reflète les trois niveaux de la réalité divine — supérieur, intermédiaire, inférieur — et relie le Aleph aux Noms divins les plus fondamentaux : EHYEH (« Je suis ») et ADONAI. Le Aleph de Bereshit — absent du premier mot mais présent dans Elohim — porte donc en lui-même une carte de la structure divine.
Le Sifra DiTzniuta pousse cette analyse encore plus loin dans une méditation sur les expansions du Aleph :
> « Aleph va vers Aleph-Lamed-Pe. Aleph-Lamed-Pe va vers Yod-Vav-Dalet, Yod-Vav-Dalet va vers Yod-Vav-Dalet, qui est le plus caché de tous les cachés. » [Zohar, Sifra DiTzniuta.3:31]
Cette régression vers le toujours-plus-caché illustre le principe fondamental de la Kabbale : derrière chaque révélation se trouve un niveau de dissimulation plus profond. Le Aleph, en s'épelant (Aleph-Lamed-Pe), contient le Yod, qui à son tour s'épelle en Yod-Vav-Dalet, révélant une profondeur infinie.
Le Bet et les Sefirot : Keter et Chokhmah
La relation entre le Bet de Bereshit et les Sefirot est traitée en détail dans le Pardes Rimmonim de Rabbi Moshe Cordovero :
> « Le mot Bereshit fait allusion à Chokhmah, qui est la tête des têtes... et le mot est couronné de la couronne du Bet. » [Pardes Rimmonim, .2:3:12]
Et plus loin :
> « Le Bet fait allusion à Keter parce qu'il est la maison (bayit) de toutes les Sefirot. » [Pardes Rimmonim, .2:3:13]
Cette distinction est cruciale : le mot Bereshit dans son ensemble renvoie à Chokhmah (Sagesse), deuxième Sefirah, mais la lettre Bet qui le précède grammaticalement renvoie à Keter (Couronne), la première Sefirah et la plus haute. Le Bet est la « maison » (bayit) — son nom même signifie maison — qui contient et abrite toutes les Sefirot. La première lettre de la Bible n'est donc pas une simple lettre : elle est le symbole de la totalité de l'édifice divin.
Points d'accord et de désaccord
Les sources s'accordent sur plusieurs points fondamentaux. Premièrement, le Aleph possède une primauté ontologique absolue : il est avant tout, avant même la Torah [Sefer HaBahir.17], il est « la tête de toutes les lettres » [Sefer HaBahir.70], et il est appelé « premier » en lui-même [Idra Zuta.124]. Deuxièmement, le Bet est la lettre effective de la Création telle qu'elle s'exprime dans le texte biblique, et il renvoie à Keter dans la hiérarchie des Sefirot [Pardes Rimmonim, .2:3:13]. Troisièmement, le Aleph et le Bet forment un couple complémentaire — masculin et féminin, caché et révélé — dont la relation structure la cosmologie kabbalistique [Zohar, Bereshit.30:310].
La divergence principale porte sur l'explication du choix du Bet comme lettre inaugurale. Le Zohar sur Vayigash propose une raison négative : le Aleph est écarté parce qu'il commence le mot arur (maudit) [Zohar, Vayigash.1:6]. Cette explication, bien que largement citée, a un caractère extrinsèque : elle ne dit pas pourquoi le Bet est choisi positivement, mais seulement pourquoi le Aleph est écarté.
L'Idra Zuta, en revanche, offre une explication positive et plus profonde : le Aleph est trop caché pour être un « commencement » ; il n'apparaît dans le texte que pour « briller » dans un autre lieu [Idra Zuta.124]. Cette lecture est plus satisfaisante théologiquement car elle intègre le Aleph dans la structure de Bereshit sans le rejeter.
Le Pardes Rimmonim tente une synthèse en distribuant les rôles entre Keter (Bet) et Chokhmah (Bereshit), ce qui permet de rendre justice à la fois à la supériorité du Aleph (associé au caché, à Ein Sof) et à la fonction créatrice du Bet [Pardes Rimmonim, .2:3:12 ; .2:3:13].
Conclusion
La première lettre de la Bible, le Bet de Bereshit, est, selon le Zohar et la tradition kabbalistique, la lettre de la Création manifestée, féminine et ouverte vers ce qui suit. Elle renvoie à Keter, la plus haute des Sefirot, et sert de « maison » à l'ensemble de l'édifice divin. Le Aleph, quant à lui, bien qu'absent du premier mot, est présent dans Elohim et représente le principe masculin, caché et primordial qui précède toute création et toute révélation. Le choix du Bet pour ouvrir la Torah n'est pas le signe d'une infériorité du Aleph mais de son excès de profondeur : trop absolu pour commencer un récit, il brille en secret dans la lettre qui suit, structurant de l'intérieur le premier mot de toute l'Écriture.
Sources
- Zohar, Vayigash.1:6
- Zohar Chadash, Terumah.37
- Zohar, Bereshit.2:6
- Zohar, Bereshit.30:310
- Zohar, Sifra DiTzniuta.3:31
- Idra Zuta.124
- Sefer HaBahir.17
- Sefer HaBahir.70
- Sha'arei Orah, Tenth Gate, First Sefirah.79
- Tikkunei Zohar.42a:14
- VeZot LiYehuda.13
- Zohar, Shemot.1:1
- Zohar, Shemot.1:3
- Pardes Rimmonim, .2:3:12
- Pardes Rimmonim, .2:3:13
- Shenei Luchot HaBerit, Torah Shebikhtav, Bereshit, Torah Ohr.70
- Ben Porat Yosef, Bereshit.165
- Zohar Chadash, Shir HaShirim.109
- Zohar Chadash, Bereshit.312
- Bat Ayin, Vayakhel Pekudei.62
- Reshit Chokhmah, Gate of Holiness, .12:87
- Pardes Rimmonim, .23:10:15
- Pardes Rimmonim, .23:13:77
- Asarah Perakim LeRamchal.8:6
- Asarah Perakim LeRamchal.1:5